Avant de devenir monothéistes, les peuples des royaumes de Juda et de
Canaan croyaient à l’existence de nombreux dieux et déesses agissant sur
l’ensemble de la nature et des activités humaines. Leur dieu suprême est
El, dieu du ciel, divinité analogue à l’Allah préislamique, au dieu Il des
Babyloniens et au dieu El des Ougarites. Une variante de son nom est
Eloha, dans la Torah par exemple, et il est souvent désigné, notamment à
Jérusalem, sous le nom d’El Elyon, « El le Très-Haut ». Mais il apparaît
comme un dieu souverain lointain, dieu de la morale mais peu soucieux de
rendre service à l’humanité. Il règne sur le Mont-Lel et est le père des
dieux. Il a pour épouse la déesse Elat, féminin d’El, appelée également
Asherah, et qui est donc la souveraine du ciel.
Son fils Baal, dieu de l’orage, de la guerre, mais aussi de la fécondité
masculine, est le dieu principal des premiers Juifs. Son nom signifie « le
Seigneur » mais son nom originel, relativement tabou, est Adad, analogue
au dieu akkadien de l’orage, Bel Hadad. Il est accompagné de son épouse,
Ashtoreth, déesse de la fécondité, que l’on connaît à Babylone sous le nom
d’Ishtar, mais aussi de sa soeur, la déesse guerrière Anat. C’est avec
elle que Baal combat contre ses nombreux ennemis. Son adversaire principal
est Lotan, ancêtre du Léviathan, qui représente le serpent du monde, le
dragon apportant le chaos. Il finira par le vaincre avec l’aide d’Anat.
Son autre adversaire privilégié est Mavet (ougarite Môt), démon semeur de
mort. Mavet tuera Baal au combat mais celui-ci renaîtra grâce à son épouse
Ashtoreth, qui ira le chercher au royaume des morts. Il faut rapprocher
ces évènements du mythe d’Adonis. Adonis, c’est à dire Baal Adad, a été
tué par un sanglier, qui est en fait le dieu Mavet, mais qui fut
interprété par les Grecs comme le dieu guerrier Arès, jaloux de l’amant
d’Aphrodite. Dans ce mythe, Aphrodite, déesse grecque de l’aurore, est
amalgamée avec Ashtoreth, du fait d’une ressemblance linguistique mais par
forcément parce qu’Aphrodite serait une déesse d’origine sémitique. Enfin,
Baal doit affronter le cruel dieu de la mer mais aussi dieu du mal, Yam.
Mais il existe de nombreux autres dieux comme Eshmun, dieu de la médecine,
Arsay, déesse de la terre, Ishet, déesse du foyer et peut-être avatar juif
de l’égyptienne Isis. Les dieux égyptiens d’ailleurs pénètrent en force
dans le panthéon des premiers Juifs. Ainsi Osiris apparaît sous le nom
d’On et Horus sous celui d’Houroun. On trouve aussi un dieu de la guerre
et de la peste, Resheph, un dieu du Soleil du nom de Baal Shams, «
Seigneur Soleil », analogue au syrien Baal Shamin, à l’arabe Chams et au
babylonien Shamash, et un « Vulcain » juif, Koshar, qui fournit des armes
aux dieux, en particulier à Baal. A l’exception d’El, les dieux vivent aux
côtés de Baal sur le Mont Zaphon, « l’Olympe » juif. Ils sont souvent
anthropomorphiques mais parfois également zoomorphiques. Ainsi Ashtoreth
est parfois une vache, Baal un taureau, Shams un aigle.
2. Evolution du judéo-paganisme chez les Juifs d’Egypte.
L’Egypte connut, aux environs de 1850 B.C, une invasion sémitique, celle
des Hyksôs. Il s’agissait essentiellement de soldats cananéens mais aussi,
sans doute, des bandes de pillards assyriens et arabes, les Habiru, d’où
viendrait le nom d’Hébreux. Cette armée triomphe de celle des Egyptiens et
ces peuples s’installent aux postes de pouvoir. De 1730 à 1580 B.C, les
rois sont donc des Sémites et de même l’est toute l’aristocratie. Le
dernier roi sémite sera Apopi III, nom à rapprocher du serpent du chaos
égyptien, Apep (Apophis). Vers 1580, les Egyptiens, ayant reçu
vraisemblablement une aide des Libyens, se soulèvent et reprennent le
pouvoir. Leurs anciens maîtres Hyksos passent du statut de dominateurs à
celui de soumis.
Entre 1580 et 1250, date à laquelle les Sémites sont expulsés d’Egypte, la
religion des Cananéens d’Egypte évolue profondément. L’élément déterminant
est peut-être la religion révolutionnaire du roi Amenhotep III (Akhénaton)
introduisant le culte du dieu solaire unique, Aton, et qui règna de 1372 à
1354. Le personnage de Moshe (Moïse), dont on ne sait s’il est réel ou
mythique, aurait peut-être été de la famille d’Akhénaton si l’on accepte
le mythe selon lequel il serait égyptien. Mais il faut reconnaître que le
premier judaïsme a bien peu de rapports avec le culte d’Aton, dont le nom,
même déformé, est inexistant dans les textes religieux juifs.
Quoi qu’il en soit, les dieux cananéens, El, Baal et Ashtoreth notamment,
voient leur culte régresser en Egypte au profit d’un culte nouveau, celui
d’Elohim. Ce nom, qui signifie mot à mot « les Dieux », désigne une
nouvelle divinité, unique, à la fois dieu du ciel et de la justice, comme
El, et dieu de l’orage et de la guerre comme Baal. Les déesses sont
rejetées du fait de l’androcentrie de ce nouveau culte. Il n’y a pas
d’épouse d’Elohim alors que le vieux dieu suprême El en avait une. Et tous
les dieux fusionnent en un seul, à l’exception d’Helel, dieu de l’étoile
du matin, qui fusionnant avec Baal Seth, devint Sathan. Il y a donc un
dieu unique, de nature orageuse et effrayante, le contraire d’un dieu
bienveillant comme Baal, à la tête d’une armée d’anges et ayant pour faire
ses basses besognes un ange déchu maléfique, Sathan. Et ce dieu ne se
prête pas aux syncrétismes; c’est un culte raciste dans une terre
étrangère et au sein d’un peuple qui, pour des raisons historiques et
nationales, les hait. Notamment, les Cananéens sont rejetés parce qu’ils
aiment sacrifier à leurs dieux, puis à leur dieu unique, des béliers. Or
le bélier est un animal sâcré des Egyptiens puisqu’il symbolise le dieu du
ciel Ammon-Rê. Cette impiété religieuse déplaît profondément aux autorités
égyptiennes. De plus, le culte d’Elohim inquiète davantage les Egyptiens,
déjà échaudés par les délires d’Akhénaton. Il semble bien que le
nationalisme égyptien de Ramsès II associé à la colère des prêtres
d’Ammon, aient abouti à une mesure d’expulsion. Les Juifs d’Egypte
retournent alors en Canaan où ils retrouvent une population juive demeurée
polythéiste. Des guerres de religion s’ensuivent alors et une politique de
conversion. Mais pendant plusieurs siècles, les rois juifs demeurent
païens. Il semble bien que David comme Salomon aient été polythéistes et
que les monothéistes triomphants s’attribuèrent ces personnages
historiques en les présentant faussement comme des fidèles d’Elohim, qui
sera ensuite appelé Yahweh, du mot araméen yavu, « divinité ».
3. Yawhistes contre Judéo-païens.
En retournant en Canaan, les Juifs monothéistes prennent le nom d’Hébreux,
c’est à dire de fils d’Heber, nom qui provient sans doute de celui des
Habiru. Ils s’opposent alors aux Juifs païens qui y habitent. De
nombreuses guerres religieuses et des conversions forcées ont dû avoir
lieu, comme le montre la Bible. Mais l’opposition biblique entre Hébreux
et Cananéens est purement mythique, les Cananéens n’étant pas autre chose
que des Juifs. Les dieux se concurrencent alors. Yahweh est intégré par
les Juifs païens; il devient alors le messager de Baal. De leur côté, les
Yahwistes récupèrent l’imagerie des autres dieux. Ainsi il s’amalgame avec
le dieu cananéen El Elyon, le dieu de Jérusalem, et dès lors devient le
dieu suprême de la capitale cananéenne. Il devient aussi le protecteur de
la Judée, débaptisée pour devenir Israël, « allié du dieu El ». Les
ennemis de Baal deviennent les ennemis de Yawheh. Au lieu de voir en Baal
le tueur du dragon Lotan et celui qui a vaincu le dieu marin Yam, c’est
désormais Yawheh qui accomplit ses exploits. Quant aux déesses, les
Yahwistes n’en reconnaissent au départ aucune mais laissent finalement une
place cultuelle, modeste, à la « Grande Reine du Ciel », Elat Asherah,
épouse d’El.
Très vite, les rabbins et les prêtres de Baal s’affrontent violemment. Les
rabbins veulent également interdire la prostitution sâcrée en l’honneur
d’Ashtoreth. Ils se caractérisent par une grande rigueur morale,
introduisant la notion de pêché de chair et celle de mal. Ils refusent
alors les cultes extatiques des déesses sémitiques, les cultes de la
fertilité en l’honneur de Baal. Ils s’opposent également à l’alcool et
voient dans la femme la source du pêché en détournant le mythe polythéiste
de la création, Eve donnant la pomme à Adam et condamnant ainsi
l’humanité. Or le mythe originel fait d’El le créateur du monde et la
pomme est le symbole de l’immortalité. Ce mythe montrait donc l’ascension
mythique d’un héros au rang de dieu, à l’image d’Héraclès qui mangeat une
pomme d’or du jardin des Hespérides. Quant à l’Eden, il s’agit en réalité
des « Champs Elysées » judéo-païens qui s’opposent au Scheol, équivalent
de l’Hadès grec. Quant au serpent, il rappelle la déesse babylonienne du
chaos, représentée sous la forme d’un serpent, Tiamat, et qui fut tuée par
Marduk, c’est à dire par Bel.
Récupérant en les détournant les mythes cananéens, les Yawhistes
progressent dans la société juive comme le feront plus tard les Chrétiens
dans l’empire romain. Toute crise leur est profitable. Les rabbins jouent
la carte nationaliste et impérialiste et appellent à la guerre sainte
contre les Egyptiens, les Hittites, les Philistins, les Phéniciens et les
Assyriens. Babylone triomphe de la Judée et déporte les élites juives en
Mésopotamie. Celles-ci deviendront yahwistes et en revenant en Canaan,
donneront tout pouvoir aux monothéistes. Il est clair que David et Salomon
étaient des rois païens, fervents fidèles de Baal et d’Ashtoreth, et qui
furent yahwisés par ceux qui rédigèrent la Bible. Mais au VIème siècle,
les rois sont désormais fidèles de Yahweh. Et Baal, assimilé au Bêl de
Babylone, ville dont le nom signifie d’ailleurs « porte de Baal », est
alors définitivement démonisé. En réalité, son culte ne disparaîtra
définitivement que lors de la christianisation de la Palestine. L’empereur
Julien rencontrera ainsi des Juifs païens au IVème siècle de notre ère.
Trouvé sur :
1. Le culte polythéiste des premiers Juifs.
http://www.passion-histoire.net/phpBB_Fr/viewtopic.php?t=1849&sid=01c678744932cd5dd07820d01e337fc3
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