Le Professeur Paul Craig Roberts enseigne au “Centre d’Etudes stratégiques
et internationales” à Washington, ainsi que dans la célèbre université de
Stanford. Sous Reagan, il était le représentant du ministre des finances
des Etats-Unis et, conseiller influent du président, il a contribué à
donner forme à l’économie américaine de l’époque. Le terme de
“néo-conservatisme” ne reçoit pas son aval: pour lui, c’est une
escroquerie, une simple étiquette qui dissimule un autre contenu. Derrière
cette étiquette, ajoute-t-il, se cache une “bande” qui s’est soustraite à
toutes les traditions américaines.
Pression sur la CIA
Q. : Professeur Roberts, il y a un an commençait la guerre contre l’Irak.
Les Américains y trouveront-ils les armes de destruction massive qu’ils
cherchent?
PCR : Non. Les inspecteurs américains ont expliqué qu’il n’y avait pas
d’armes de destruction massive en Irak. Leur chef, David Kay, a déclaré,
début mars, dans un interview, que le refus du gouvernement américain
d’accepter ce fait conduisait à miner sa crédibilité en politiques
intérieure et extérieure.
Q. : Le gouvernement Bush a-t-il été mal informé par ses services secrets
au sujet des armes de destruction massives irakiennes?
PCR : La CIA et le service secret de l’armée, la “Defence Intelligence
Agency”, n’ont pas livré d’informations fausses, pour justifier
l’intervention en Irak. Les informations erronées ont été fabriquées par
un nouveau “bureau spécial” du Pentagone, mis sur pied par les fauteurs de
guerre “néo-conservateurs”, qui veulent une invasion de l’ensemble du
Moyen Orient et dépouiller l’Islam de son contenu religieux. Des officiers
des services secrets ont dressé leur rapport et constaté que c’est surtout
le bureau du Vice-Président qui a exercé une forte pression sur la CIA.
Celle-ci a été contrainte de fournir des “informations” cadrant avec
l’affirmation des néo-conservateurs, qui prétendaient que l’Irak possédait
des armes de destruction massive. Les néo-conservateurs ont parié sur la
désinformation et ont manipulé les déclarations d’exilés irakiens. Ces
exilés voulaient utiliser à leur profit la puissance militaire américaine
pour prendre la place de Saddam Hussein.
Q. : L’affaire sera-t-elle soumise à une commission d’enquête
indépendante?
PCR : Si mes compatriotes américains continuent à gérer l’occupation de
l’Irak de manière erronée et que ces vices de gestion amènent toujours
davantage de troupes américaines à intervenir dans une guerre civile
inter-irakienne, alors il se pourrait bien que l’on mette une commission
d’enquête sur pied. L’objectif d’une telle commission d’enquête viserait
d’abord, évidemment, à blanchir le gouvernement de Bush. Les commissions
d’enquête mises sur pied par l’Etat ne sont jamais indépendantes.
Q. : John Kerry a-t-il une chance de battre Bush aux prochaines élections?
PCR : Les sondages d’aujourd’hui semblent confirmer que Kerry battra Bush.
Mais il est encore trop tôt pour avoir des pronostics fiables. D’après les
dernières nouvelles, Bush s’efforce de trouver un accord avec le Pakistan
pour attraper Oussama Ben Laden. Les conseillers les plus influents de
Bush croient que l’arrestation de Ben Laden conduirait à une euphorie,
immédiatement avant les élections en novembre prochain, ce qui ramènerait
Bush au pouvoir.
Outre les doutes quant à l’opportunité d’avoir eu à envahir l’Irak, Bush
doit faire face à deux autres gros problèmes. Il s’est aliéné une bonne
part de sa base conservatrice, en proposant d’amnistier des millions
d’étrangers en séjour illégal aux Etats-Unis. Bon nombre de conservateurs
se demandent pourquoi Bush se montre militairement si actif à l’étranger,
alors qu’il renonce à défendre les propres frontières du pays.
Ensuite, l’autre gros problème de Bush concerne l’emploi. Les Etats-Unis,
pour le moment, sont en train de perdre des emplois de haute
qualification, à grand rendement productif. Un grand nombre de
multinationales ont délocalisé leur production pour le marché américain, à
l’étranger et ainsi quitté les Etats-Unis, car elles entendent profiter de
la main-d’?uvre bon marché d’Asie. Cette délocalisation de la production à
l’étranger confisque à l’économie américaine des emplois bien rémunérés,
du capital et de la technologie, désormais délocalisés en Asie.
Internet, du fait de la très grande vitesse de communication qu’il permet,
fait que des emplois très fortement rémunérés, comme ceux des ingénieurs,
des architectes, des radiologues, des conseillers financiers, des
analystes boursiers et des spécialistes en toutes autres hautes
technologies, quittent le pays pour migrer en Inde, en Chine, aux
Philippines ou en Europe de l’Est, car on peut y faire faire les mêmes
travaux pour une fraction seulement du prix qu’ils coûtent aux Etats-Unis.
Or ces emplois représentent traditionnellement les échelons à gravir dans
la société américaine. Leur perte constituent un ressac très problématique
sur les plans économique, social et politique.
Les emplois créés aujourd’hui aux Etats-Unis sont des emplois de bas
niveau dans le secteur des services, mal rémunérés comme dans les soins de
santé, les divers services subalternes et le secteur de la restauration.
Après vingt-cinq mois de “redressement économique”, l’économie américaine
a perdu plus d’emplois qu’elle n’en a créés.
L’actuelle mobilité du capital et de la technologie rend caducs les
arguments généralement avancés par les défenseurs du libre marché. Les
pertes qu’enregistrent le “premier monde” en capital et en technologie, au
profit de pays jadis englobés dans le “tiers monde”, où le travail est
aujourd’hui moins cher, constitue désormais un problème de premier plan et
il concerne principalement les Etats-Unis, qui doivent, sur la planète,
leur renommée au fait qu’ils permettaient une ascension sociale rapide. Ce
n’est plus le cas. Le chef de file des conseillers de Bush en matières
économiques avait déclaré que l’économie américain profitait du
remplacement des emplois bien payés par des emplois mal payés, prestés par
des étrangers aux Etats-Unis; cette affirmation a beaucoup nui au prestige
de l’équipe de Bush.
Q. : Vous vous définissez comme un conservateur américain. Selon vous,
selon vos options philosophiques, qu’y a-t-il d’erroné dans la politique
extérieure de Bush?
PCR : La politique extérieure américaine est entièrement au service de la
réélection du Président. Le gouvernement Bush a détruit le principe de
multilatéralité qui avait guidé la politique extérieure des Etats-Unis
sous les gouvernements de ces cinquante dernières années. Comment cela
s’est-il passé? L’élection de Bush était contestée par la Court Suprême
des Etats-Unis. Bush n’a pas obtenu de majorité bien claire parmi les
électeurs. Les voix manquantes lui ont été attribuée d’office par la
décision d’un tribunal. Les attentats terroristes contre le World Trade
Center, le 11 septembre 2001, a permis aux hommes de l’ombre, qui se
profilent derrière Bush, de le tirer hors du sac de noeuds que constituait
le controverse née des élections; ils ont littéralement emballé Bush dans
le drapeau national et l’ont hissé sur le piédestal du chef de la “guerre
planétaire contre le terrorisme”. De cette façon, toute opposition à sa
personne devenait impossible.
Cette situation a favorisé les menées des néo-conservateurs, ou, pour être
plus exact, des nouveaux jacobins qui occupaient les principaux postes à
responsabilité au ministère de la défense, dans les bureaux de la
vice-présidence et dans les postes les plus influents de la politique
extérieure. Ces nouveaux jacobins ont revendiqué une validité mondiale
pour les principes qu’ils qualifiaient d’”américains”, ce qui revenait à
donner à notre pays une sorte de monopole de la vertu. Le résultat de
toutes ces démarches donne une idéologie militante, d’après laquelle il y
aurait une obligation pour le monde de modifier toutes ses institutions
pour les calquer sur le modèle américain, seul paré de toutes les vertus.
Les nouveaux jacobins visent un monde uniforme, un monde unipolaire.
L’un de leurs chefs de file, Ben Wattenberg, l’a formulé comme suit : “Un
monde unipolaire est une bonne chose, si l’Amérique est ce pôle”.
Les nouveaux jacobins sont des alliés de longue date du Likoud israélien.
Un autre chef de file néo-jacobin, Norman Podhoretz, vient de nous définir
la guerre contre le terrorisme comme une guerre de conquête américaine de
l’ensemble du Proche Orient musulman, afin d’attaquer l’Islam à ses
racines. L’entrée des troupes américaines en Afghanistan en en Irak
doivent constituer les premières étapes d’une victoire prochaine et totale
contre l’Islam.
Comme l’occupation de l’Irak génèrent des problèmes inattendus, le
programme des néo-jacobins perd de son aura auprès des électeurs de Bush
et des républicains en général. Pour faire face à cette fronde en
sourdine, l’administration Bush s’efforce de créer un Etat policier aux
Etats-Unis mêmes, en égratignant des droits civils acquis, bien inscrits
dans la loi, au nom de la “guerre contre le terrorisme”. Simultanément, le
reste du monde est invité, fermement, à prendre modèle sur la “démocratie”
américaine. Comme l’a écrit le Professeur Claes G. Ryn, dans son livre
“L’Amérique vertueuse”, le programme des néo-jacobins conduit à une série
infinie de guerres et de catastrophes.
(entretien paru dans DNZ, Munich, n°13, mars 2004).
Les “néo-conservateurs” sont les nouveaux jacobins de la Maison Blanche
Entretien avec le Prof. Paul Craig Roberts, ancien représentant du
ministre des finances de l’Administration Reagan
